LA FEMME DE LA PHOTO (1)

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Chapitre I

Les promesses de la cuisine

Les aventures les plus extraordinaires commencent parfois d’une manière tellement anodine qu’on pourrait passer à côté sans jamais savoir ce qu’on vient manquer.

 

Cela faisait déjà quelques minutes que Rio et moi attendions assis dans la cuisine de ma mère. À l’heure du souper après une chaude journée, la cuisine maternelle évoquait le souvenir d’une fin d’année scolaire et les promesses d’un été à venir. Ambiance très calme, presque immobile, l’air humide absorbait les sons de l’extérieur. On pouvait entendre des enfants jouer dans la ruelle.

– Y nous avait pas dit de passer à 7 heures?

Rio s’impatientait. On était venu chercher l’aîné, mais aucune trace de lui ni de ma mère. L’appartement bavard de ses souvenirs restait muet de ses occupants. Près du lavabo, un sac de pommes nous laissait penser qu’on était allé au marché durant la journée. Un détail fort apprécié par Rio et moi car la faim et l’attente avaient aiguisé notre appétit.

Je pris le sac afin que nous pussions nous servir. Quelque chose, un papier carré, glissa au sol au moment de faire passer le sac de la table au comptoir. C’était en fait une photo. Un polaroid pour être plus précis.

– C’est quoi? demanda Rio la bouche pleine de sa première pomme.

–  Une photo du père assis avec une madame devant un resto chinois.

– C’est qui la madame?

– J’sais pas, check? répondis-je en lui tendant la photo.

– Criss! On dirait la mère de Roos.

– Y’a de quoi d’écrit derrière.

Rio tourna la photo et lut d’abord pour lui, et comme si cela ne faisait pas de sens, il le répéta à haute voix : «Saigon, été 1969». La photo un peu floue (et ce qui y était inscrit) nous intrigua au plus haut point.

Le père était allé à Saigon?

Dans les années 60?

Qu’est-ce qui foutait là-bas?

Est-ce que c’était bien la mère de Roos?

Nous lançâmes diverses hypothèses dans une conversation animée qui fut interrompue une heure plus tard par l’arrivée de Roos lui-même. Il nous confirma que la femme sur la photo était effectivement sa mère, mais il n’avait aucune idée de ce que le père foutait au Viêt Nam pendant les années tumultueuses de la Guerre américaine. Cette photo, notre père lui avait confiée lorsqu’il était âgé de 4 ans, car c’était le seul souvenir qu’il avait de sa copine de l’époque, la mère de Roos.

«Et ça t’as jamais tenté d’en savoir plus?» Roos ne répondit pas à cette question, ni aux autres. Il resta muet jusqu’à ce que l’artiste crie d’impatience : «Criss c’est ta mère!»

– Je le sais. J’ai jamais voulu en savoir plus, un peu comme si j’avais peur de ce que je pouvais trouver. Ce que le père m’a raconté quand ma mère est partie m’avait toujours satisfait faut croire.

– Mais pourquoi tu nous en avais pas parlé jusqu’à aujourd’hui?

– Pis pourquoi on tombe sur cette photo-là dans la cuisine de ma mère?

– C’est la thérapie, ça brasse des affaires, répondit l’aîné Spekto d’une voix fatiguée. Il fixait intensément la table comme s’il espérait trouver une vérité dissimulée dans les motifs de la nappe. Mon grand frère avait soudainement l’air vieux, fragile. Faque je suis venu voir ta mère, j’avais besoin de parler à quelqu’un et j’ai laissé la photo là. Un acte manqué j’imagine.

Le soleil disparaissait tranquillement et comme l’obscurité, je pouvais sentir la détresse de Roos envahir la pièce. Rio me regardait en demandant une solution pour remonter le moral du frère.

Et c’est là que j’ai eu l’idée que je n’aurais pas dû avoir. «On va à Saigon! On va retrouver ta famille, le gros!» Rio, que rien n’arrête, s’enthousiasma lui-aussi à l’idée d’un voyage à l’autre bout du monde.

– On va enfin savoir ce que le père a fait de sa jeunesse!

– Vous êtes sérieux? On part au Viêt Nam?

Rio se leva, alla allumer la lumière avant de revenir vers la table et nous regarda d’une détermination inhabituelle : «Non seulement c’est sérieux, mais on part dans deux semaines, le temps de préparer tout ça. Qu’est-ce vous en dites, les Spekto? On va retrouver la famille de Roos au Viêt Nam?»

–  Criss oui, j’embarque! Roos? criais-je presque en me levant trop vite et maladroitement.

– Les Spekto au Viêt Nam! Tabarnack!

Une lueur dansait dans son regard quand il nous regarda pour la première fois depuis son arrivée.

14 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. furynocturne dit :

    J’ai hâte de lire la suite ! Est-ce que c’est à cause du « Chapitre 1 » qui me laisse croire à un roman d’aventure et de fantastique ? Je crois que c’est plutôt mon envie de voir si Rio va se faire kidnapper par des membres de la mafia du Vietnam… Est-ce que je viens d’inventer ça ? Très possiblement…

    Aimé par 1 personne

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