LA FEMME DE LA PHOTO (2)

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Chapitre II

Le courage obstiné

«Voyager, c’est demander d’un coup à la distance ce que le temps ne pourrait nous donner peu à peu.»

– Paul Morand

– Y fallait vraiment arriver 3 heures à l’avance?

– J’étais pas sûr avec le trafic pis tout. Le vol est à 8 heures…

– Ostie qu’t’es insécure Phil! Y’é où Roos?

– Y m’a texté tantôt. Y devrait être là ben vite.

Ça l’air de rien comme ça, mais pour une décision un peu freestyle, il y en a des préparatifs. À commencer par les billets d’avion, les vaccins et au moins une réservation d’hôtel puisqu’il faut prouver notre résidence lorsqu’on demande un visa pour entrer au Vietnam.

Sacs-à-dos, vêtements de pluie (eh oui, on y sera en pleine mousson), souliers de marche, crème solaire, chapeaux pour éviter les insolations et les médicaments contre la chiasse (on va au Vietnam, pas aux toilettes), c’était difficile d’être plus prêts.

Roos avait pris part à tous les préparatifs avec un enthousiasme qu’on ne lui connaissait pas et ça faisait plaisir à voir. Et même s’il cherchait à le cacher, je pouvais sentir chez lui une certaine nervosité.

J’étais content pour mon grand frère, mais aussi fier de lui. Sa progression dans son cheminement des derniers mois impressionnait et d’accepter de partir en voyage pour enfin connaître ses origines l’était d’autant plus. Même s’il était encore fragile, Roos semblait être sur la bonne voie.

– Criss que c’est long, chui tannée de l’attendre, on enregistre notre stock pis on passe les douanes. Y viendra nous rejoindre de l’autre côté.

Difficile d’être en désaccord avec Rio, ça faisait un bout de temps qu’on attendait et comme les douanes c’est presqu’aussi agréable qu’aller chez le dentiste, autant en finir le plus vite possible. Surtout qu’avec Rio ces affaires-là sont jamais simples.

L’artiste de la famille a toujours quelques difficultés avec l’autorité, faut le voir aller avec les douaniers américains pour bien comprendre (nous faisions escale à San Francisco). Déjà qu’ils offrent une qualité de service proche d’un guichet automatique, la bonne humeur en moins, Rio prend en plus un malin plaisir de leur faire justifier chacune de leurs questions pour finir par y répondre de toute façon.

Une heure avant le départ, près de la zone d’embarquement, toujours sans nouvelle de l’ainé, la vue du tarmac et des avions imposaient l’aspect imminent de notre départ. Je dois bien avouer qu’à ce moment, l’absence de Roos commençait à nous rendre nerveux.

– L’estie! Je le savais qui viendrait pas!

– Homme de peu de foi! Habituellement c’est moi qui est cynique, laisse-lui le temps d’arriver. Si ça se trouve, il est en train de passer les douanes, il va être là dans pas long.

Mais, ça devait paraître que j’étais pas convaincu parce que Rio se leva avant de dire comme s’il m’accusait de l’absence de Roos: «Je vais m’acheter une revue. Pis c’est y’é pas là quand je reviens, on l’appelle.» Je le regardais marcher vers le magasin de revues quand mon téléphone sonna, c’était Philozique.

– Hey le jeune!

– Philo? What’s up? Qu’est-ce qui se passe?

– Avec les boys, on est au Benelux. On appelait pour vous souhaiter bon voyage à toi pis l’artiste!

Derrière la voix de Philozique, on pouvait entendre de la musique et des gens qui en s’amusant parlaient trop fort, signe que l’alcool était de la partie.

Uniquement Rio et moi?

Quelque chose clochait.

– Merci, t’es ben cool! Je vais faire le message à Rio. Dis-moi, c’est quand la dernière fois que t’as vu Roos, on le cherche pis sans dire qu’on s’inquiète, on aimerait ben ça savoir y’é où.

– Roos? Y vient de partir aux chiottes. Veux-tu que j’y dise qui t’appelle quand y va sortir?

– …Euh oui ça serait ben fin. Merci encore Philo. On s’revoit dans 3 semaines.

– Ciao les Vietnamiens!

J’en revenais tout simplement pas. Comment était-ce possible? Au Benelux? Il nous abandonnait, Rio et moi, à l’aube de la plus grande aventure de nos vies. Aventure qui allait nous mener à la découverte de notre passé et plus particulièrement du sien. Je comprenais plus rien. Pourquoi?

– Qu’est-ce t’as? T’es-tu vu la face?

– C’est Roos.

– Quoi Roos, y va arriver en retard?

– Non, je pense pas…

– Ben quoi?

Avant de pouvoir répondre à l’interrogation de Rio, mon téléphone m’interpella une autre fois. Un message texte de Roos cette fois.

J’ai recommencé à boire. Je m’excuse.

Après avoir lu le message à haute voix pour Rio, nous comprîmes qu’il ne viendrait pas. J’étais défait. Fuck le Vietnam. J’avais envie d’une chose: rentrer à la maison et d’oublier tout ça.

″Les passagers du vol 745 Air-Canada Montréal- San Francisco sont priés de présenter à la porte 24 pour l’embarquement.″

Rio se leva. «Bon, tu viens?»

– Ben non, c’est fini. Pourquoi on irait si Roos vient pas? Criss, la femme de la photo, c’est sa mère! C’est pour lui qu’on faisait ça non?

– Justement! Et c’est pour ça qu’on va le faire, même et surtout s’il est trop couillon pour venir. Des fois voyager, c’est demander à la distance ce que le temps ne pourrait nous donner peu à peu.

– C’est n’importe quoi ce que tu viens de dire.

– Ça signifie que Roos était pas prêt au changement et c’est certainement pas un voyage qui va y changer quelque chose. On passera certainement pas à côté de cette occasion. Partir au Vietnam, savoir ce que le père a fait dans sa jeunesse et découvrir les origines de notre soûlon de grand frère, c’est la chance d’une vie. Pis s’il faut le faire sans lui, ben on va le faire sans lui. Envoye ti-gars, viens-t’en! Allons découvrir le monde!

 

La femme de la photo (1)

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