LA FEMME DE LA PHOTO (3)

Chapitre III

Saigon

«Le code de la route au Vietnam, c’est comme croire en Dieu : il faut avoir la foi puisqu’on a aucune preuve qu’il existe.»

– Phil Spekto

 

Le petit homme assis sur son scooter nous pointait du doigt un accident au milieu du rond-point en riant. On s’était fait dire à la réception de notre hôtel, le Duc Vuong dans le District 1 sur la rue Bui Vien, que nous devions aller aux People’s council Hall si nous voulions savoir où se situait le restaurant devant lequel la fameuse photo avait été prise.

– One dolla! One dolla! I bring you and your friend.

– Y veut qu’on embarque les trois sur son scooter pour une piastre. Y’é fou criss!

– Moi, j’embarque. C’est à au moins 10 coins de rue d’ici le People’s council.

– Rio, calvaire! T’as rien remarqué depuis qu’on est arrivé? Y’a des scooters qui vont dans tous les sens et des piétons partout. Personne respecte les panneaux et les lumières de circulation. C’est l’ostie de bordel! Le chaos total et toi, tu veux qu’on embarque à trois sur un scooter? T’es inconscient ou complétement con!?

– Fais ce que tu veux, moi, j’embarque avec lui.

Rio partit donc accroché derrière le petit homme à l’humour douteux pendant que je suivais à pied. Je perdis rapidement mon frère de vue car si la circulation des motorisés à une certaine fluidité (on n’arrête pas, on ralentit, on évite et surtout on klaxonne) on ne peut pas en dire autant de la circulation piétonnière.

Les trottoirs encombrés par les petits commerces ambulants servent également de stationnement aux scooters et motos et sont en plus l’équivalent d’une voie de service pour tout ce qui roule avec un moteur ou pas.

Lorsqu’on marche à Ho Chi Minh City (Saigon pour les intimes), c’est la plupart du temps dans la rue où la circulation est encore plus désordonnée qu’une cours d’école du primaire à la récréation. Les voitures respectent les lumières mais pas les scooters. Traverser une rue est un acte de foi aveugle.

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Rio m’attendait à l’extérieur du People’s council Hall depuis déjà une bonne quinzaine de minutes quand je finis par arriver.

Il m’expliqua que le restaurant en question existait encore et qu’il se trouvait dans une ruelle pas très loin d’où était situé notre hôtel. Avoir su, je n’aurais sûrement pas traversé cette jungle urbaine au péril de ma vie pour retourner à mon point de départ.

Malgré l’insistance de Rio pour prendre un taxi scooter, je tentais une fois de plus la traversée de Saigon dans le vacarme infernal de la circulation. Cette dernière randonnée fut plus pénible que la première en raison de l’achalandage accru de rues mais aussi parce que le soleil poursuivait son inévitable course vers son zénith en transformant lentement mais sûrement cette mégalopole du Sud-Est asiatique en un four à convection à ciel ouvert.

Lors de mon arrivée, Rio m’attendait encore depuis au moins une bonne vingtaine de minutes devant la ruelle près de notre hôtel.

Les ruelles à Saigon sont un autre monde. On a l’impression que le temps ralentit et que les bruits de la circulation s’étouffent. Les gens y vivent dans une très grande proximité. Si bien qu’on peut y voir des gens regarder la télévision dans leur salon, une mère nourrir ses enfants et y retrouver quelques petits commerces.

C’est donc dans un des détours de cette ruelle que nous avions retrouvé ce fameux restaurant. Il n’y avait aucun client. Seule une dame âgée était assise près d’un unique réchaud. Rien ne semblait avoir changé avec ce que l’on pouvait voir sur la photo. Les murs jaunis, les quelques chaises blanches sales et l’enseigne «The Dragon Hunter» étaient toujours là, un peu comme si la photo se matérialisait devant nous.

Comme mon frère et moi fixions le restaurant d’un air un peu perdu, la femme finit par se lever et nous demander dans un anglais approximatif si on souhaitait manger quelque chose.

– Montre-lui la photo, Phil.

– Bonne idée!

La femme prit la photo que je lui tendais et plissa ses yeux avant de sourire : «Aaaaaah Spekto!» On avait de la difficulté à y croire, quelqu’un connaissait notre nom au fond d’une ruelle à l’autre bout du monde. La femme porta un regard sur nous et comme si elle nous voyait pour la première fois, elle ajouta cette fois en français: «Vous Spekto?»

– Oui! Nous sommes ses fils. Vous connaissez l’homme sur la photo? dit Rio en pointant le père sur la photo.

– Lui propriétaire avant, moi travailler pour lui pendant guerre américaine.

– Et la femme? Vous connaissez la femme? ajoutais-je me contenant à peine.

– Vous enfants Spekto! Vous asseoir, manger. Moi tout raconter.

La dame, qui s’appelait Yen, nous fit à manger, une soupe Pho avec des crevettes et des pâtes de riz. Elle nous expliqua que notre père avec la mère de Roos étaient arrivés de Hong Kong et qu’ils avaient été propriétaires de l’immeuble avec le restaurant de 1966 à 1970 avant de le lui revendre pour une bouchée de pain. Ce lieu était un point de rassemblement pour les G.I. et les civils américains dont certains étaient de grands amateurs de sauce tomate. Certains individus moins fréquentables en provenance du Cambodge venaient aussi rendre visite au père à l’occasion.

À l’époque, le père et sa femme faisaient de nombreux déplacements entre Saigon et Nha Trang. Cette vieille dame semblait éprouver beaucoup d’affection pour notre père, mais lorsque nous l’avons questionnée un peu plus sur la mère de Roos, les réponses furent plus évasives. Elle se contenta de répéter que le couple faisaient des allers-retours fréquents à Nha Trang, une ville de la côte ouest, parce que c’était sans doute de là qu’était originaire la mère de Roos. Nous décidions donc de faire de cette ville notre prochaine destination.

Mais par où commencer?

Quoi chercher?

– J’ai un ami qui a un hôtel à Nha Trang, on peut commencer par là.

– Ça nous dit pas plus quoi chercher, Phil.

– C’est vrai. Récapitulons ce qu’on sait : Saigon de 66 à 70, pendant la guerre. Des G.I. et des hommes d’affaires.

– En fait, elle a pas dit des hommes d’affaires, elle a plutôt parlé de gars en civil qui portaient des lunettes fumées. Et aussi des gars qui aimaient la sauce tomate.

– Ah ouin des lunettes fumées? Je l’avais pas compris de même. Tsé à quoi ça me fait penser? À des Italiens. Et n’oublions pas les gars pas fréquentables du Cambodge.

– Phil, qu’est-ce que le père foutait au Vietnam?

Dans le train de nuit en direction de Nha Trang, je fis le constat que même si on possédait plus d’informations qu’avant d’arriver au Vietnam, le mystère semblait être loin de s’éclaircir.

 

Au contraire, il s’épaississait.

 

 

La femme de la photo (1)   /  La femme de la photo (2)

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9 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Pousty dit :

    C’est louche ces hommes à lunettes fumées. CIA? FBI? La pègre italienne? Rien de bon en vue. Pauvre de lui.

    Aimé par 1 personne

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