LA FEMME DE LA PHOTO (4)

Chapitre IV

La Mancha

«Là où il n’y a le choix qu’entre la lâcheté et la violence, je conseillerai la violence.»

– Gandhi

Rio cria. En m’éveillant, je perçus trois silhouettes floues. Une était assise à une table qui me faisait face tandis que les deux autres étaient dos à moi.

Ma vision s’ajusta peu à peu et je compris que Rio était celui qui me faisait face. Couché sur la table, il semblait avoir perdu connaissance. Une substance rouge s’écoulait de sa main gauche.

Du sang!

Putain!

Son petit doigt avait disparu. J’émis probablement un grognement parce que la plus petite des deux silhouettes se tourna vers moi avant de dire: «This one’s moving, boss.» avec un lourd accent vietnamien dans la prononciation.

– Don’t worry, with the sleeping pils that we gave him, he won’t be waking up any time soon.

36 heures plus tôt…

À notre arrivée, un peu avant l’heure du souper, à la gare Nha Trang, il pleuvait des cordes. Mon vieux pote Al Albi nous accueillit et nous conduisit directement à son hôtel : le Ha Van.

Aussitôt nos bagages déposés, nous montâmes rejoindre notre hôte afin de voir par où commencer nos recherches.

– Ouin, d’après les années, de 66 à 70, les gens que votre père fréquentait et les voyages réguliers à Nha Trang, une des pistes à explorer serait celle du trafic d’héroïne.

– Non! Le père aurait vendu de la drogue?

– Cool! Rio semblait s’enthousiasmer de la chose.

– Pensez-y deux secondes les Spekto. C’est pas un secret pour personne que l’héroine consommée par les GI américains venait du Cambodge et qu’elle transitait par Saigon avant d’être distribuée dans les bases militaires. Et devinez ce qu’il y avait à Nha Trang?

– Une base militaire américaine?

– Exact Phil! C’est la seule base qui n’a pas été reprise par l’armée nord-vietnamienne, les Américains sont juste partis. Peut-être que votre père avait des contacts avec la famille de la mère à Roos pour écouler la marchandise. Vous connaissez vraiment pas son nom de famille?

– Non.

– C’est ben beau tout ça, Al, mais où est-ce qu’on cherche les gens qui auraient fait affaire avec le père dans les années 60? demanda Rio.

– Y a une seule place que je vois : La Mancha.

– Hein? Ça sonne espagnol ton affaire.

– Je sais mais Enrique est propriétaire de la place depuis l’arrivée des Américains et les rumeurs les plus folles courent à son sujet. Il aurait entre autre fait du trafic d’héro avec le Nord et le Sud pendant la guerre. Ce qui lui aurait permis de garder son resto après la guerre.

Comme j’avais du temps à rattraper avec mon vieil ami, Rio resta au Rooftop de l’hôtel pendant que Al et moi allions défoncer les bars de la ville en se racontant tout ce qu’on avait manqué depuis 20 ans.

Le lendemain soir, une fois la nuit tombée, en suivant les indications de Al, nous nous rendîmes à la Mancha rencontrer ce fameux Enrique. La Mancha est également dans une ruelle mais cette dernière est un peu plus grande que celle qui héberge « The Dragon Hunter».

L’endroit était vide à notre arrivée à l’exception d’un petit homme costaud aux traits asiatiques. Rio lui demanda sans attendre dans un anglais carré si Enrique était là parce qu’on cherchait de la drogue. Le petit homme qui se nommait Tô sortit son cell et y parla en ce qui semblait être du vietnamien.

Quelques instants plus tard, Enrique fit son entrée. Grand, longiligne et une magnifique crinière de cheveux argentés, l’Espagnol de Nha Trang avait fière allure malgré l’âge avancé qu’on pouvait lui supposer.

Il nous demanda ce qu’il pouvait faire pour nous. Je lui montrai la photo de notre père et la mère de Roos. En la regardant, un subtil rictus lui fit retrousser sa fine moustache.

– Mais bien sûr, senior Spekto et madame Cham!

– Vous les connaissez? C’est notre père et la mère de notre frère ainé!

– Vous êtes les fils de senior Spekto?

– Oui, vous pourriez nous parler de ce qu’il a fait à Nha Trang de 66 à 70? Avez-vous des détails concernant sa femme? D’où elle venait? Sa famille?

– Mais bien sûr, je vais tout vous raconter, mais pas ici, il y a trop d’oreilles indiscrètes.

Enrique fit un signe de tête au petit homme qui ferma le restaurant. Il nous invita à le suivre à l’arrière de la cuisine dans une grande pièce sans fenêtre, convenablement meublée à même le béton. Rustique, mais confortable.

On se retrouva rapidement, Rio et moi, une bière à la main, de la San Miguel brassée au Vietnam. Je n’aurais jamais pensé qu’au pays d’Ho Chi Minh on retrouverait autant de noms à consonance hispanophone.

– Tout ça est authentique! Votre père était un grand trafiquant de drogue pour les GI américains. El traficante! Il travaillait avec tout le monde. Les services secrets des USA, les gouvernements du Sud-Vietnam, la Mafia américaine et les Cambodgiens. Et tout le monde voulait travailler avec lui. Votre père connaissait le buisness et il avait les meilleurs contacts.

Lorsque Rio et moi finissions nos bières, le petit homme silencieux pendant que son patron nous racontait les histoires incroyables sur la vie de notre père nous resservait. Je me sentais fatigué. Le décalage horaire et la chaleur intense m’assommaient, mais la bière était fraîche et l’histoire trop intéressante pour s’arrêter là.

–  Et la mère de Roos, Cham, elle savait tout ça?

– Mais oui, c’est même par elle que votre père s’était fait ses contacts si précieux. Voyez-vous, Cham était la sœur du docteur Tram Kim Tuyen. Il était le grand responsable des laboratoires de transformation dans le Nord du pays au temps où les Français étaient encore en Indochine. Je pense que c’est là que votre père a rencontré Cham au début des années 60. Lorsque les Français ont quitté, ils se sont tous enfuis au Sud à Saigon sous la protection des Américains qui contrôlaient déjà cette partie du pays.

Une autre bière terminée, une autre de servie et je sentais mes paupières s’alourdir. J’avais de plus en plus de difficulté à comprendre ce qu’on nous racontait et à rester éveillé. Rio qui semblait dans un état similaire au mien demanda à l’Espagnol: «Et comment tu l’as connu le père? Tu faisais affaire avec lui? C’était toi son contact à Nha Trang?»

– Nada, j’ai été envoyé par le gouvernement nord-vietnamien en 68 pour en quelque sorte infiltrer l’ennemi. Voyez-vous, jeunes Spekto, le gouvernement communiste d’Ha Noi s’est vite rendu compte de l’énorme potentiel financier que représentait l’héroïne. Surtout lorsqu’elle était vendue à une clientèle qui payait en dollars américains. Votre père était en quelque sorte mon concurrent…

– Attends un peu…

– Je n’ai pas terminé, jeunes Spekto, écoutez ce qui vient. Le fameux docteur Tuyen était devenu entre-temps le responsable du contre-espionnage au Sud-Vietnam et votre père m’a dénoncé aux autorités de Saigon. J’ai passé 4 ans dans une prison miteuse jusqu’au départ des GI de l’oncle Sam en 72. Depuis ce jour, votre père à une dette envers moi et ce soir vous allez la payer pour lui.

Une lumière rouge panique venait de s’allumer quelque part dans mon cerveau, mais si loin dans le brouillard. Si loin. «Viens Rio, on crisse notre camp d’ici.» Mais mes muscles refusaient de m’obéir.

– Qui y a-t-il, jeunes Spekto? Incapables de bouger? Vous ne partirez plus jamais d’ici et vous allez mourir, lentement.

Et contre mon gré, je m’endormis chez un inconnu qui en voulait à notre père à l’autre bout du monde…

Plus tard…

– This one’s moving, boss», avec un lourd accent vietnamien dans la prononciation.

– Don’t worry, with the sleeping pils that we gave him, he won’t be waking up any time soon.

Ce que plusieurs ignorent, à commencer par Enrique et son acolyte, c’est que je suis un junky. Du moins, je l’étais. Plus d’une fois, il a fallu que je me sorte d’une situation périlleuse tout en étant fortement intoxiqué. Pour l’avoir fait par le passé, je me savais capable de revenir à une certaine lucidité lorsque la situation l’exigeait.

Et la situation l’exigeait.

Enrique venait de couper un bout de la main de Rio et je ne doutais pas que le reste allait bientôt suivre. Je devais agir et vite.

Les deux hommes avaient cessé de m’accorder leur attention et ils étaient de nouveau dos à moi. Rio gisait inconscient, couché sur la table. J’essayai de bouger lentement pour comprendre comment j’étais attaché pour constater que j’étais libre.

Ces deux idiots m’avaient laissé libre!

Les deux hommes étaient armés. Je pouvais voir les revolvers à leur ceinture dans le creux de leurs reins. Je devais donc me trouver une arme efficace. Si seulement ils avaient aussi commis la négligence de ne pas être armés.

Une idée follement audacieuse germa dans mon esprit. Je devait être sûr de la réaliser parce qu’à partir du moment où les deux autres se retourneraient, ma fenêtre d’opportunité disparaîtrait.

Je décidai de tenter le coup.

Un peu comme dans un rêve, je me levai et d’un geste rapide me saisis du revolver d’Enrique, enleva le cran de sécurité (je sais faire ça moi?) et appuya sur la détente.

Plusieurs fois.

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