SOUVENIR D’AMOS (4)

Du plus loin que je m’en souvienne, que mon père ou que mon grand-père pourraient eux autres aussi s’en rappeler, jamais un printemps n’a été aussi hâtif et torride. De mémoire d’homme c’était du jamais vu un printemps aussi chaud à Amos.

C’est dans le même moment qu’est arrivé l’enfant de la grande ville. Mon frère m’avait téléphoné, chose déjà bizarre en soi, pour me dire en quelques phrases courtes qu’il ne savait plus quoi faire avec l’un de ses fils, qu’il montait bientôt, qu’il me le laisserait… Il resterait avec moi pour un boute. L’enfant causait du trouble en ville, le grand air et le changement lui éclairciraient les idées et les remettraient à la bonne place. Je saurais quoi en faire… Ostie qu’y’avait de la misère le jeune frère. À l’entendre c’est moi qu’y’avait le tour avec les enfants… Pourtant…

 

Y’a pas dit un criss de mots dans le char… Sauf quelques affaire du genre: On va s’arrêter pisser; On va manger icitte; J’ai besoin d’un café, j’te prends un jus; Attends à la prochaine station de gaz, t’es capable de te r’tenir sacrament… Plein de tendresse le vieux sale.

J’ai beau me parler, c’est dans son ostie que char que je mettrais le feu drette là. Mais il va me tuer… Faque je farme ma yeule… J’attends… Je regarde la nature changer de forme et prendre de plus en plus de place jusqu’à étouffer toutes les autres vies. La vie change avec la grosseur des arbres faut croire. Pis faut croire que moins les arbres sont gros, moins la vie prend de place… Dans le char les fenêtres sont grandes ouvertes mais je manque d’air, ça sent trop… Ou ça sent pas assez parce qu’y’a des odeurs qui me manquent… Je regarde des bêtes mortes sur le bord du chemin, je changerais de place avec une couple d’entre elles, j’échangerais la paix cadavérique de l’enfant moyen pour l’exil cataclysmique qui m’est imposé. Ça sent le cadavre su’ l’accotement comme ça sent la mort en dedans du char. On roule jusqu’à s’en user la patience.

 

Le jeune est resté dans le char quand ils sont arrivés. Y’avait une tête de cadavre… y’avait l’air en beau joual vert. Le frère est rentré me jaser quelques minutes. Me dire en d’autres mots ce qu’il m’avait déjà lancé au téléphone. Me dire quand même merci du bout des lèvres…

 

La porte du char a claqué en coup de fusil. J’ai jeté un œil par la fenêtre assez vite pour voir mon gars courir vers le bois… Le petit tabarnak… Le frère a fait semblant de rien entendre pis de rien comprendre. Y’est fort pour être zen l’ostie de vieux criss… Moi, la colère qui s’était pas calmée du voyage me chauffait encore le sang: La ride avec un regard accusateur braqué sur moi; la soif qui me pogne au ventre quand je monte icitte, la soif immense devant cette étendue de terre qui avale les hommes comme l’usine avale le bois; l’odeur qui me ramène violemment dans le passé en m’étouffant un peu… L’odeur qui me pogne au ventre et qui fait toujours resurgir des fantômes… Le jeune va peut-être comprendre des affaires avec mon frère. Le calme du vieux va l’aider.

___

Les arbres ont bien essayé d’me r’tenir avec leurs longues branches sèches… J’courrais pareil à en perdre le souffle pis à essayer de perdre le goût de tout casser qui me lâchait pas…      J’me voyais tout casser. Tout prendre à bout d’bras pour tout démolir en criant la haine qui me lâche pas…

Pris la chaise j’l’ai levée dans les airs
j’l’ai abattue s’a table une fois deux fois trois fois
jusqu’à c’qui m’reste pu rien dans les mains

Parti à course dans la forêt,
les arbres ont bien essayé d’me r’tenir
avec leurs longues branches sèches

J’ai fini par tomber à bout de souffle. J’ai fini par me laisser tomber à terre perdu quelque part ou on me laissait tomber parce que j’étais de trop dans le monde…

Réveillé dans un cimetière
à la fourche des routes Ouest Gore Nord Ouest
Une Rivière Perdue rentrait sous la terre¹

___

Le jeune va finir par ressortir. Il va finir par se calmer quand son père va partir prendre ses bières à l’hôtel. Il va finir par se laisser apprivoiser… finir par comprendre des affaires, par apaiser la colère qui l’habite… Ça va peut-être prendre un boutte, mais on a du temps icitte… On a juste ça des fois icitte.

 

J’ai entendu le char garocher de la garnotte en partant. Le vieux décrissait finalement. Y’est pas resté longtemps… Je suis couché dans l’herbe. Je retrouve mon souffle pis je me crisse des grafignes, de ma famille pis de ceux qui me font chier.

 

Mon frère va partir ben vite, je le sens juste à sa façon de m’écouter d’une seule oreille déjà sur le bord de se refermer elle aussi. Y’est jamais complètement là où y’est… Toujours en tension entre le passé pis le futur. C’est un peu ce qui le rend magnifique et dangereux à la fois.

 

Je suis rentré, vaincu par les bibittes, et y’avait un vieux bonhomme qui buvait un thé ou un café en me regardant avec des yeux tranquilles derrière ses lunettes. Il m’a salué calmement en me disant qu’y’avait de la soupe chaude sur le feu. Y’était assis sur une chaise berçante qui couinait doucement sur le plancher grinçant de la grande pièce de ce qui semblait être un vieille maison simple. Ça sentait le bois, la soupe pis la poussière. Il m’a répondu par l’affirmative quand je lui ai demandé si y’était mon oncle. Anyway je l’aurais pas cru s’il m’avait dit le contraire, il ressemblait trop à mon père… La même carrure qui s’impose et les traits burinés par le temps… Mais sans le quelque chose de prédateur. Une espèce de paix dans le fond des yeux que je n’avais jamais trouvée dans ceux du paternel.

 

Il va être icitte pour un boutte, je le sens dans ses yeux qui se vrillent aux miens. Y’aura besoin de temps pis de paix. Il va devoir apprendre à écouter le souffle du bois pis des lacs… Il va devoir apprendre à creuser en dedans de lui comme on fouille dans terre pour trouver des racines… Comme on fouille en n’ayant pas peur de se salir les mains pis de s’user les doigts.

 

Le garçon a l’air jeune, un peu plus jeune que moi. On a pas la même peau, on est pas du même sexe, on est pas d’la même nation. Je l’ai suivi dans le bois. Il faisait tellement de bruit à vouloir tout casser que ça a été facile de le faire sans qu’il s’en aperçoive. Il a quelque chose de sauvage en lui. Quelque chose de traqué…  Y’était resté dans le char quand celui qu’il accompagnait est rentré chez le vieux qui habite dans sa drôle de maison en retrait, un peu comme la nôtre. Le seul blanc à habiter à côté des sauvages que nous sommes à leurs yeux. Un drôle d’ermite un peu bizarre qui gosse des affaires dans le bois pis qui vit simplement. Un excentrique pour les blancs de la ville.

Le jeune garçon a des airs étranges lui aussi. Mais il vient pas d’icitte je l’sais. On finit tous par se connaitre… J’ai cru comprendre qu’ils arrivaient de la grande ville quand le bonhomme, plein de fantômes pis de cachettes, qui l’a dropé repartait.

Le garçon a l’air jeune, plus jeune que moi. On a pas la même peau, on est pas du même sexe, on est pas de la même nation, mais y’a en lui quelque chose qui réveille mes vieilles blessures pas tout à fait guéries.. Des cicatrices mal r’cousues qui s’déchireront un peu chaque fois que je vais le voir par la suite.

Quelque chose qui me donne envie de partir à course moi aussi… Qui me donne le goût de fuir et de poursuive quelque chose en même temps, de sentir la blessure des branches, d’entendre la vie battre trop fort, de voir mes peines et mes victoires hurler en moi… De sentir la vie et de sentir qu’elle bat plus fort que tout le reste.

On a pas la même peau, on est pas de la même nation. Mais y’a la même soif qui nous habite…

 

_______

 

SOUVENIR D’AMOS (3)

SOUVENIR D’AMOS (2)

SOUVENIR D’AMOS

LA FEMME DE LA PHOTO (4)

LA FEMME DE LA PHOTO (3)

 

¹) Paroles d’une chanson de MoussetteLa Morte est Morte parue sur leur EP En Train de Saigner. J’ai pris la liberté de copier en partie les paroles de la pièce. L’image de l’enfant qui se sauve dans le bois m’est venue en écoutant cette chanson. Aussi bien utiliser leurs paroles rendu là!

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