LA FEMME DE LA PHOTO (5)

Chapitre V

Carrefour

«Il n’est point de réel voyage dont la destination ultime ne soit le point de départ.»

– Carlos Fréchette

Chaque pas était plus lourd que le précédent. Nous avions quitté l’air dense et humide du sous-sol d’Enrique pour l’air nauséabond de Nha Trang juste avant l’aube. C’est le genre de ville qui ne dort jamais vraiment. À cette heure avancée de la nuit, seuls les ivrognes et les petits commerçants qui nettoyaient leur bout de trottoir étaient les spectateurs de notre calvaire.

Je portais mon frère sur mes épaules avec peine. Enrique nous avait drogués avant de couper le petit doigt de la main gauche de Rio. Il était depuis inconscient. C’était la façon que son corps avait de composer avec une intoxication et une douleur trop vive.

Je devais continuer d’avancer. Rio perdait du sang et je n’avais aucune envie de passer le restant de ma vie dans une prison vietnamienne pour le meurtre de deux individus. Nous n’avions pas le choix, nous devions nous sortir de là le plus rapidement possible, mais avant de partir, il fallait arrêter le saignement de la main amputée.

J’étais épuisé comme jamais je ne l’avais été dans ma vie. Je voulais à ce point me reposer que les tas d’immondices desquels s’écoulait un jus à l’odeur écœurante semblaient accueillants, douillets.

J’espérais trouver un hôpital avant de m’écrouler ou que la police nous tombe dessus. Quoiqu’une fois à l’hôpital, je me doutais bien qu’il ne faudrait pas longtemps aux flics de Nha Trang pour rappliquer.

J’étais sur le point de m’effondrer quand une voiture déboucha derrière nous à toute vitesse. J’étais aveuglé par les phares et je n’arrivais pas à distinguer si c’était la police. Je posai un genou au sol, sentant la partie terminée. J’entendis une portière s’ouvrir et quelqu’un en sortir. «Dieu merci, les gars, vous êtes vivants!» C’était la voix d’Al Albi, mon pote de l’hôtel.

– Vite dans la voiture, il faut qu’on quitte la ville. En fait, il faut quitter le pays, maintenant.

– Qu’est-ce qui s’est passé, Al? Rio a perdu un doigt, il saigne, man. Mon frère va mourir, il faut l’amener à l’hôpital!

– Ben non, Rio va pas crever. J’ai une amie infirmière qui va s’en occuper sur le chemin de l’aéroport. On peut pas aller à l’hôpital. La seule chance qu’on a de tous s’en sortir vivants et libres, c’est de partir tout suite.

– Enrique…

– Je sais Phil. Je m’en veux tellement de vous avoir envoyés là. Vous avez mis les pieds dans quelque chose qui nous dépasse. Plus tard dans la soirée, après que vous soyez partis, un de mes contacts dans la police est passé prendre un verre. Je lui ai raconté votre histoire en me disant que je pourrais peut être gratter des informations pour vous aider dans votre quête, mais mon contact s’est mis à capoter. Il m’a dit qu’Enrique était loin d’être inoffensif, qu’il avait encore des connexions haut placées à Hànoi. C’est là que j’ai compris que vous étiez dans la marde. La grosse marde.

– Comment ça?

– Il faut que tu comprennes, Phil, que lors de la guerre américaine, c’est le Nord qui a gagné.

– Ouin pis?

– Pis? C’est pas parce que la guerre est finie que la division entre le Nord et le Sud n’existe plus. Elle existera probablement toujours. Alors quand j’ai su qu’Enrique avait des amis dans le Nord, c’était pas la meilleure nouvelle. Pourquoi? Parce que votre père a dealé pour les gens du Sud, les perdants. Pis c’est là que mon contact m’a appris qu’Enrique avait passé du temps en prison avant la fin de la guerre parce qu’il avait été dénoncé par l’étranger qui avait épousé la sœur du docteur Tuyen. Phil, c’est pas n’importe qui la mère de votre grand frère.

Pris de vertiges, je fermai les yeux et je me sentis partir. Dans quoi est-ce qu’on s’était foutu? La femme de la photo, la mère de Roos, notre père, Enrique et le doigt de Rio.

RIO!!

J’ai dû en perdre des bouts parce que lors que je me réveillai en sueur, nous étions dans un avion direction Bangkok avant de transiter vers Oslo. Mon frère était assis, toujours inconscient, entre Al et moi.

Comment avions-nous réussi à passer les douanes? Al m’expliqua qu’il avait utilisé tous les services qu’on lui devait pour pouvoir nous sortir de là. Quand je le questionnai sur sa présence dans l’avion, il répondit que sa vie était aussi en danger et qu’il valait mieux pour lui de partir. Enrique était encore aujourd’hui une des vaches à lait de l’état vietnamien et ils ne mettraient pas longtemps pour partir à la chasse de ses meurtriers et de leurs collaborateurs.

Nous avions quitté Montréal dans l’espoir d’en savoir plus sur la mère de Roos, la femme de la photo. Nous rentrions à peine une semaine plus tard marqués à jamais par une aventure qui nous avait dépassée. Rio avait perdu un doigt et j’avais tué deux hommes. Cette pensée résonnait et m’attendait chaque fois que je fermais les yeux. Si je l’avais fait pour nous sauver, je n’en n’étais pas moins troublé.

Comment allais-je pouvoir revenir à la maison après ça? Comment allais-je pouvoir retourner travailler? Comment faire des blagues avec mes collègues autour d’un café?  Comment je ne pourrais jamais prendre une bière un petit mardi avec Roos? Lui qui nous avait lâché à la dernière minute pour succomber à ses démons.

Comment pourrais-je regarder Rio sans penser à ce que j’avais fait au mois de juillet 2016 dans une cave puante de Nha Trang?

Et ma mère. Ma mère qui m’aimait tant, comment pourrais-je la regarder en face? Elle qui m’avait élevé pour rendre le monde meilleur.

Quelque chose s’était brisé.

Au moment de l’embarquement du vol Bangkok-Oslo, je m’arrêtai à la porte de l’avion.  «Je peux pas retourner chez nous.» Rio, encore instable, se retourna pour me regarder. Deux frères immobilisés dans le temps et l’espace.

– Je comprends.

– Toute une histoire pareille! J’essayai un sourire pendant que les gens derrière moi s’impatientaient. Dis à Roos que c’t’un esti de pas être venu. J’espère quand même qu’y va trouver un peu de paix à savoir d’où il vient.

– Et ta mère?

– Dis-y que je l’aime, que j’ai besoin de faire le ménage avant de revenir.

– Compte sur moi.

On se regarda un instant avant de se serrer la main et finalement de se prendre dans nos bras. Rio me chuchota à l’oreille : «Merci, j’oublierai jamais ce que t’as fait pour moi là-bas.»

Il desserra son étreinte et sans un dernier regard, il entra dans l’avion.

En ressortant de l’aéroport, avant de m’enfoncer dans Bangkok,ne sachant que faire, je décidai de faire l’inventaire de me poches : quelques Dongs, des factures et une photo…

 

FIN

La femme de la photo (1)

La femme de la photo (2)

La femme de la photo (3)

La femme de la photo (4)

Publicités

2 commentaires Ajoutez le vôtre

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s