SOUVENIR D’AMOS (5)

 

Je suis dans l’avion qui me ramène, seul, de notre voyage au creux de nous-mêmes en terre étrangère. Je panse les plaies qui sont sur et dans mon corps et je pense à Phil et à elle. Je pense à Phil, resté là bas il y a quelques heures et à elle, restée à Amos, il y a trente ans. Je sais pus trop comment dire tout ça… Je suis un brin confus et je sais pas encore comment vous parler d’elle pis de mon oncle… Pis de Phil. C’est qu’y’a plein de voix qui se sont réveillées en moi pis qui m’ont crié toutes sortes d’affaires pendant ce voyage-là. L’enfant que j’étais m’a fait aller ben plus loin que l’Asie. Trente ans c’est loin en sacrament… Creuser un trou aussi profond, ça laisse des marques, mais quand tu remontes à la lumière, t’es heureux en criss d’es avoir donné tes coups de pelle pis surtout d’avoir trouvé des choses. Une histoire de famille, la mienne, un frère pis elle.

 

Elle c’est qui? C’est une image qui reste fragile. C’est une jeune fille qui n’a pas la même couleur, la même nation pis le même âge que moi. Elle, c’est plein d’autres choses aussi: c’est la première histoire d’amour d’un gars qui savait pas aimer; c’est l’odeur et les couleurs d’une forêt d’épinettes au fond de ses yeux quand j’embrassais pour la première fois une fille; c’est la douceur des mots qui du bout de ses doigts m’ont appris à épancher la soif avec autre chose que du feu; c’est apprendre à marcher sur autre chose que du bitume sans vouloir tout casser…

 

Mon histoire je vous l’ai contée un peu, pas mal et probablement assez. Je l’ai même laissée parler beaucoup de moi. J’aurais probablement dû la laisser un peu s’attarder sur d’autres… Elle aurait dû raconter un homme qui m’a appris à vivre. Mais des fois les mots, ça s’emballe pis ça déferle en torrents indomptables. J’ai donné la parole à mon oncle pour parler de moi au lieu de lui-même, mais il a toujours laissé les autres prendre trop de place… Il a toujours préféré aller dans le bois pis faire surgir des sculptures énigmatiques de vieilles souches laissées là comme les pages blanches d’un livre pas écrit. Il partait avec ses gouges pis son maillet et y’allait imiter le bruit du grand pic. Il frappait pas pour se nourrir, il frappait pour contenir et comprendre et dire. Les coups de lames entaillaient le bois comme il creusait en lui. Ça lui permettait d’harnacher la colère qu’il me disait le soir quand on mangeait assis autour de la vieille table pis que je lui faisais remarquer qu’y’avait encore des éclisses de bois dans les cheveux.

 

Progressivement j’ai appris à aimer le vieil homme pis sa façon simple de vivre librement sa vie. J’ai appris à taper sur du bois au lieu de vouloir toujours frapper dans le ventre de la vie, au lieu de m’essouffler à cogner tout croche sur un adversaire trop grand pis trop fort pour moi. Un adversaire qu’y’existait peut-être même pas pour vrai. Avec un maillet pis des couteaux je pouvais enfin fesser sans blesser personne. Je pouvais frapper pis frapper encore pour qu’au boutte pis à bout de souffle y’ait quelque chose qui en sorte, pis que ça soit pas juste du méchant.

 

Je me souviens que j’ai trouvé là-bas dans le bois des affaires que je savais même pas que ça pouvait exister. Une fille étrange avec un ours dans son ventre qui en m’aimant un peu m’a appris qu’un volcan, comme un ours noir, ça peut dormir l’hiver. Qu’y’a beau y avoir des catastrophes dans le monde, pis à Tchernobyl une explosion nucléaire, que ça fait pas que t’es obligé de toute brûler toi aussi même si le volcan s’éveille simultanément. J’ai trouvé une fille qui, malgré qu’elle soit d’une nation tellement brisée qu’elle aurait eu le droit de crisser le feu à toute pis à même plus que ça, savait qu’il ne s’agit pas de tout casser mais de rester drette pis de regarder les saloperies dins yeux sans ciller. Tu bronches pas, pis tu retardes la fission des atomes… Tu fais comme les scientifiques ont fait quelque part en dessous d’une montagne dans un désert américain, tu vires ça en arme. Ça veut pas dire que t’es obligé de l’utiliser après ça! Ça veut juste dire que tu sais que tu en as le pouvoir pis que tu peux te virer de bord, cracher ton dégoût pis partir en sachant que ça fait pus tellement mal en dedans.

 

Y’a trente ans dans le bois de l’Abitibi j’ai compris grâce une jeune algonquine de Pikogan que la haine et la rage, ça peut se subjuguer. J’ai découvert que je pouvais aimer quelqu’un pis à travers elle, autre chose que l’asphalte, le bruit pis la misère…

 

Y’a trente ans à Amos j’ai connu un homme qui m’a appris à transformer la haine et la rage en quelque chose de beau. Avec qui j’ai découvert qu’il était possible de créer et de comprendre… Qu’il était possible de vivre librement.

 

Y’a quelques heures de ça, j’ai découvert à Nha Trang un frère plus solide que je ne le croyais…Un frère que j’aimais plus fort que je ne le croyais.  Un petit frère qui m’a sauvé comme mon oncle et une jeune algonquine l’ont fait y’a trente ans.

 

Aujourd’hui dans un avion en direction d’Oslo, je reviens d’une aventure complètement déjantée avec une histoire de famille, une partie de mon enfance racontée et des images qui me hantent encore un peu. Les images d’une cave à Nha Trang, d’une jeune fille, d’un homme d’âge mur et celle de trois garçons jouant au hockey sur un mur de l’Espace Public.

 

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LA FEMME DE LA PHOTO (4) – LA FEMME DE LA PHOTO (3)

 

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