JE NE SUIS PAS SEUL (1)

C’est après avoir passé les portes de l’aéroport international Suvarnabhumi de Bangkok que je prends pleinement conscience de ce que je viens de faire. Presque pas un sou en poche dans une des plus grandes villes du monde qui n’a de connu pour moi que le nom. Autant dire que la décision de rester et de laisser partir mon frère rejoindre seul l’Amérique ne me semble plus être une idée si lumineuse tout d’un coup.

En descendant de l’avion j’ai changé le peu de Dongs qu’il me restait pour des Baths. Devant l’entrée du métro, J’essaye tant bien que mal de calculer combien il me reste en dollars canadiens pour me donner une idée de la direction à prendre. Une chose est sûre, il ne me reste pas assez pour retourner sur mes pas et prendre l’avion pour Montréal. À Bangkok, la saison des pluies est pour bientôt et la température chaude et humide même en pleine nuit est envahissante. Ce type de climat me rappelle un peu trop le Vietnam que je viens de quitter.

«Viens. J’ai acheté des passes pour la journée.» C’est mon vieux pote Al qui est descendu de l’avion avec moi. Il a dû quitter tout ce qu’il avait bâti à Nah Trang pour éviter de se retrouver complice de mes frasques. Par ma faute, il a tout perdu à l’exception de ce qu’il a sur le dos et dans ses poches en ce moment. Pourtant Al est excité. Je le regarde et je vois en lui l’adolescent que j’ai connu dans ma jeunesse. Malgré la gravité du moment, son enthousiasme juvénile est désarmant. Un peu comme si on venait de débarquer à Bangkok pour y faire la fête.

Au moment où le métro démarre et nous entraîne vers le centre de Bangkok, je réalise que je suis content qu’il ait décidé de rester. Comme tout le monde, Al a ses qualités et ses défauts, mais il est pour moi ce genre d’individu avec qui j’aimerais partir au combat. Je ne reviendrai pas sur ma jeunesse, mais c’est ensemble qu’on a fait les 400 coups, lui et moi. Plus d’une fois nous nous sommes sortis de la merde chacun notre tour. Pour dire la vérité, c’est plus souvent lui qui m’a sorti du pétrin que l’inverse.

À «Siam station» on passe de la ligne vert pâle à la ligne vert foncé. La ligne vert foncé, c’est le «Sky train» il nous permet pour la première fois de voir la bête de près. En fait, on se retrouve bientôt dans le ventre du dragon lorsqu’on débarque à «Surasak station». C’est pas très loin du secteur des «backpackers» et Al connait un petit resto au fond d’une ruelle tenu par un Anglais.

– Un des meilleurs de Bangkok à ce qu’il paraît!

– Je te crois, Al. C’est pas comme si j’avais le choix. J’espère que c’est pas trop cherrant, avec l’argent qui nous reste.

– Fais-toi z’en pas, Phil, je connais le proprio. Il vient au moins une fois par année avec sa femme au «Rooftop» faire la… Al s’arrête de parler comme si la réalité se synchronisait au présent. Venait, il venait au moins une fois par année.

– Je suis désolé, avoir sû…

– Tu pouvais pas savoir Phil et plutôt crever que de te laisser dans la merde. C’est ici, je pense.

Le «ici» prend la forme d’une ruelle obscure et étroite. Moins étroite que celle du «Dragon Hunter» à Saigon, mais pas plus accueillante. Cette ruelle est peuplée par tout plein de petits restaurants collés les uns sur les autres avec leurs terrasses couvertes par des auvents aux reflets crasseux. D’autres restaurants cuisinent et vendent à même la rue, ce qui laisse moins d’espace pour y circuler qu’une piste cyclable, regards hostiles des locaux en prime. Pas le genre de place où je me serais aventuré seul.

Devant une enseigne jaune, dont la propreté détonne avec ses voisines, se tient un petit homme. Un tablier trop grand lui arrive presque aux chevilles. Ses mains croisées qui se terminent par des doigts boudinés sontnt soutenus par son gros estomac tandis qu’une tête disproportionnée et dégarnie finit le portrait de ce curieux personnage qui ne doit pas mesurer plus de quatre pieds.

Ben Cheetam était originaire de Manchester en Angleterre et il est venu en vacances à Bangkok en 1992 pour ne jamais repartir. Il a rencontré une gentille Thaïlandaise, fondé une famille et ensemble ils ont pris la décision de se lancer en affaires. Affaires qui ont pris la forme d’un restaurant, le «Tealicious». Bangkok peut se montrer cruelle à l’endroit de ceux qui y tentent leur chance, mais elle récompense les audacieux. Et Ben n’a manqué pas d’audace. Tout au long du repas qu’il partage avec nous dans son arrière-boutique, il nous abreuve d’histoires plus folles les unes que les autres sur les débuts pour le moins mouvementés de son restaurant. En plus d’avoir de bonnes histoires à raconter, Ben a un sens inné pour les raconter, son accent à couper au couteau de Manchester ne les rend que plus hilarantes.

Je souris et ris à plusieurs reprises pour la première fois depuis une éternité. Je me détends enfin. C’est après le repas que Ben pose sa première question.

– Al! Ton ami et toi vous sentez la charogne, on dirait que vous êtes arrivés ici dans une poubelle. Je parle même pas de vos têtes de morts-vivants. C’est peut-être juste moi, mais j’ai pas besoin d’être cet idiot de Sherlock Holmes pour comprendre que vous êtes pas venus ici pour profiter de nos «boys-toy», non?

– On peut rien te cacher Ben. Al me regarde du coin de l’œil avant de continuer. Disons que Phil et moi, on aurait besoin d’un endroit pour disparaître un moment.

– C’est pas non plus comme si on avait des tonnes de cash, je me demande comment est-ce qu’on va faire pour te payer la bouffe qu’on vient de manger. Je m’empresse d’ajouter.

– Faites-vous en pas pour la bouffe. Ça me fait plaisir d’aider mon ami Al! Ses amis sont mes amis, Phil. Il sort une cigarette d’un paquet qui traîne sur la table et l’allume avant de jeter l’allumette dans le bouillon refroidie d’une soupe qu’il n’a pas terminée. Après avoir expiré sa première bouffée par le nez , Ben dit d’un ton qui ne laisse pas de place à la négociation : «Vous allez commencer par prendre une douche, vous sentez plus fort qu’un durian les boys. Vous allez faire fuir les clients. Ensuite ma femme va vous apporter du linge propre. Je sais ce que tu penses, Al, pas le mien. Ta mère t’a jamais dit que de te moquer des petites personnes, c’était mal? Ensuite vous dormez chez moi ce soir. C’est au-dessus du restaurant, c’est pas grand, mais c’est plus confortable que le container qui vous a amené ici. Demain on parlera de votre futur à Bangkok.»

Ce soir-là, avant de m’endormir, je me sens rassuré. Je ne suis pas seul. J’éprouve une sensation de sécurité, comme si les choses allaient s’améliorer.

Après la pluie le beau temps, mais j’étais loins de me douter que l’orage peut durer longtemps surtout dans l’humidité infernale de Bangkok.

Pendant ce temps à Hanoï

Un homme en complet noir mal coupé et un peu trop serré vient de passer les douanes sans être fouillé. C’est un des nombreux privilèges reliés à fonction de conseiller à la sécurité du gouvernement vietnamien. Il attend un vol pour l’aéroport international de Suvarnabhumi et s’il vient chercher les frères Spekto à Bangkok, ce n’est pas pour faire la fête.

 

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