MISE SOUS TUTELLE (1)

JABBA THE HUTT

« C’est pas parce que ça va bien que ça peut pas aller mal. »

– Adolf Hitler

Un mardi matin nuageux du mois de janvier

C’est la tête pleine d’idées pour mes prochaines chroniques que j’arrivai à la rédaction du Spektophiles.com. Kaptain Kustard et Karisma, arrivés quelques heures avant moi, buvaient un café assis à la table à manger.

– Pis, quoi de neuf les boys?

– Pas grand-chose, Phil. Je suis arrivé tôt et j’ai fait les komptes, répondit Kustard.

– Cool, donc, on est ruiné? ajoutai-je à la blague.

– Très drôle, Phil. Tu le sais ben k’on a pratiquement pas de budget et le peu k’on a on l’ékonomise pour être kapable de se payer des ordis décents.

– Je sais, Kaptain, c’est juste une blague. Une blague ok? D’ailleurs, merci pour la comptabilité. Pis toi, Karisma? Je le sais que vous êtes inséparables tous les deux, mais il est quand même juste 9 heures 30 du matin. C’est tôt pour toi.

Karisma s’est lancé dans une longue tirade confuse pour simplement m’expliquer qu’il avait depuis peu arrêté de consommer. Il essayait tant bien que mal avec le support de Kustard d’établir un mode de vie plus sain. C’était donc la raison pour laquelle il buvait du café de si bonne heure dans les bureaux de la rédaction. À ma grande surprise, il ajouta qu’il aimerait bien se rendre utile.

– J’aimerais ça me rendre utile.

–   Ok… Ben, je suis super content pour toi, Karisma, mais vite de même j’ai pas trop d’idée sur comment te rendre utile à part si ça te tente de faire du ménage.

–  Merci. N’importe quoi, boss, pourvu que je m’occupe.

– Laisse faire le «boss». Pis attends un peu avant de me remercier. L’autre pièce est pleine de patentes à gosse que Rio ramasse un peu partout et qui servent à rien. Ça pourrait être cool de l’utiliser, ça ferait un autre espace de travail pour accueillir des nouveaux collaborateurs. On ne sait jamais.

Avec Karisma, je me suis dirigé vers l’autre pièce pour évaluer l’ampleur de la tâche qui attendait notre ex-toxico. Putain de bordel! Y’a pas à dire, Rio ramassait vraiment n’importe quoi, ça frôle la maladie mentale son affaire. Note à moi-même, il fallait que j’en parle à Roos, peut-être qu’il pourrait lui référer sa fameuse psy.

La montagne de débris ne sembla pas entamer une seule seconde la bonne humeur du renifleur à la retraite. «Je fais quoi avec le stock de Rio boss?»

Boss? C’était quoi cette nouvelle lubie de Karisma? Bon, si ça lui faisait plaisir, il pouvait bien m’appeler comme il voulait. «Tu criss tout ça au vidange. Il y a un container derrière, dans la ruelle. Dis-le moi si tu as besoin de bras, Karisma pis moi on va t’aider pour les grosses affaires.» Sur ce, notre ancienne balayeuse centrale se transforma en redoutable transporteur de cochonneries. Un véritable clan Panneton d’un seul homme.

En m’asseyant à mon bureau, je croisais le regard du Kaptain qui souriait devant l’énergie déployée par Karisma. Je lui rendis son sourire avant de changer de sujet: «Finalement le budget, file-moi les détails.»

– Rien de bien compliké, Phil. On a des revenus publicitaires d’environ 1250$ et des dépenses de 1000$, le tout mensuellement. Jusk’à maintenant, on a réussi à ékonomiser 1000$. D’ici l’été, on devrait pouvoir se payer nos fameux ordis.

– Excellent ça Kaptain! Lentement, mais sûrement. C’était une bonne idée que tu deviennes comptable. T’es bon avec les chiffres.

– Et je suis toujours rendu ici anyway.

– Exact.

2 heures plus tard

Le dîner arrivé, j’avais pratiquement terminé ma chronique de la semaine, y manquait plus que la correction. Comme un petit creux me taraudait, je mis mes bottes et mon manteau pour aller chercher un sandwich.

– Kaptain, quelque chose?

– Tu vas où?

– Chercher un sandwich au coin de la rue. T’en veux un?

– Kriss oui, j’ai un comme un kreu. La même chose que toi et prends-en pour Karisma, y travaille fort. Il mérite une rékompense.

– Exact.

Avant de quitter, je suis allé jeter un coup d’œil au travail de notre tamanoir en réhabilitation. Je m’attendais à rien, surtout venant de lui, mais je dois bien avouer qu’il avait fait du bon boulot. La pièce était vide et il ne manquait plus qu’un coup de balai. «Belle job, Karisma! Vide, c’est fou comment elle a l’air grande cette pièce.»

Tout suant, Karisma, la thermopompe en rémission, me sourit béatement avant d’ajouter: «Moi, en autant qu’on me laisse écouter du Rod Stewart, je suis heureux.»

– Comme tu veux, si ça te fait plaisir. Je vais à côté chercher un sandwich, je te rapporte quelque chose?

– Je peux venir avec toi? Ça me va faire du bien de sortir un peu.

Karisma enfila son manteau et vers midi trente, on est parti chercher des sandwichs. Karisma gardait sa bonne humeur, notre pompiste à la retraite était même de bonne compagnie. Fait encore plus étonnant, nous avons eu une agréable conversation sur la musique des années 80. Il me plaisait bien moi ce renifleur repenti.

À notre retour, un camion de livraison était garé devant l’entrée de la rédaction. Un homme d’une cinquantaine d’année déchargeait ce qui semblait être des centaines de caisses blanches du dit camion dans nos bureaux.

– Kaptain, c’est quoi tout ça?

– Une livraison pour Roos.

– Oui mais c’est quoi? As-tu regardé dans les boîtes?

– Non, mais ça l’air lourd, le bonhomme travaille fort.

– Karisma, aide le livreur s’il te plait. Kaptain, montre-moi donc le bon de livraison.

– Oui boss. Hé boss?

– Oui Karisma?

– Les caisses, on les met où?

– Dans la pièce que t’as vidée tantôt, sinon ça va encombrer notre espace de travail.

Notre ami à la trompe tonifiée anciennement porté sur les stimulants poudreux esquissa une semi-baboune. Je le comprenais, tout ce travail pour vider cette pièce pour mieux la remplir quelques minutes plus tard par des boîtes blanches. Pis calvaire, c’est quoi qu’il y avait là-dedans? Ça lui aurait pas tenter à Roos d’être là, pour s’occuper de ses affaires?

– Tiens le bon de commande, Phil.

– C’est quoi ça 200 caisses de «Jabba the Hutt»? Karisma, apporte une caisse ici qu’on check c’est quoi.

On a placé la caisse sur la table à manger entre les papiers et les tasses de café. À l’aide d’un couteau à beurre, Kaptain l’ouvrit. Elle contenait huit grosses bouteilles en verre translucide de 750 millilitres et un immense pot de cornichons. Un peu comme le réflexe ostéotendineux j’échappai un «C’est quoi ça colice?».

Kaptain sortit une des bouteilles de la boîte. Ornée d’une étiquette sur laquelle figurait le tyran (un vers géant répugnant) du Retour du Jedi, il y était inscrit «Bière forte aux cornichons». On pouvait également y lire que cette dite bière avait un taux d’alcool de 15%. «Une bière qui soûle» toujours d’après ce qu’on pouvait lire l’étiquette.

Je plaçai ensuite la bouteille dans la lumière pour y découvrir un liquide verdâtre onctueux, épais qui semblait contenir des motons en suspension.

– Répugnant!

– Comme Jabba the Hutt, boss!

– Calvaire oui, Karisma!

– Phil, on a un problème.

– Quoi

– Roos a chargé la production et la livraison de ça au Spektophiles.com.

Même si je me doutais de la réponse, je posais la question: «Et?»

– Ben, 200 caisses à 50 piastres ça fait 10000 tomates. On vient de passer nos économies et on est dans le trou de 9000 tomates. On est ruiné.

Karisma siffla.

Catatonique fixant les caisses, j’ajoutais d’une petite voix: «Putain, on est dans marde.»

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